Un lave-linge coûte aujourd'hui, en pouvoir d'achat réel, 2,7 fois moins cher qu'en 1996. Le faire réparer coûte, lui, 1,3 fois plus cher. Rapportés l'un à l'autre, ces deux mouvements produisent le chiffre qui explique à peu près tout de nos habitudes d'équipement : réparer un gros appareil est devenu 3,6 fois plus cher que le remplacer par rapport à ce qu'il en était il y a trente ans.
Ce n'est pas une impression, et ce n'est pas non plus notre estimation : c'est ce que disent les indices officiels de prix à la consommation, publiés par l'INSEE et par Eurostat, sur trente années de série continue. Ce dossier ouvre notre Price Index, l'observatoire des prix de l'électroménager que nous mettrons à jour chaque mois.
Trente ans de prix, en euros constants : l'appareil s'effondre, la réparation monte
Ce que trente ans de statistiques disent
En euros courants, ceux qu'on lit sur l'étiquette, le prix du gros électroménager a reculé de 38 % entre 1996 et 2025. C'est déjà considérable pour une catégorie de biens durables. Mais sur la même période, l'ensemble des prix à la consommation a progressé de 66 %. C'est la combinaison des deux qui donne la mesure réelle : rapporté au reste de ce qu'achètent les ménages, le gros électroménager a perdu 62,8 % de son prix.
Le petit électroménager suit la même pente, un peu moins raide : −54 % en euros constants sur la même période. Les deux courbes racontent la même histoire, celle d'une industrie qui a délocalisé, standardisé et massifié pendant trois décennies.
La réparation, elle, va exactement dans l'autre sens : +33 % en euros constants depuis 1996. La raison est simple et n'a rien de mystérieux. Un appareil est un objet manufacturé, dont le coût suit la productivité industrielle mondiale ; une réparation est une heure de main-d'œuvre en France, dont le coût suit les salaires français. Un bien qu'on fabrique de moins en moins cher, un service qu'on ne peut pas fabriquer ailleurs.
2015, l'année où les deux courbes se croisent
Le moment le plus lisible du graphique est ce croisement, quelque part entre 2014 et 2015. Avant lui, un appareil restait cher par rapport à l'intervention d'un réparateur. Après lui, le rapport s'inverse, et il ne s'est jamais réinversé depuis.
C'est ce que mesure le graphique ci-dessous : le coût d'une réparation rapporté au prix d'un appareil neuf, avec 1996 pour point de départ.
Le coût d'une réparation rapporté au prix d'un appareil neuf (base 1 en 1996)
La régularité de cette courbe est ce qu'elle a de plus frappant. Il n'y a pas de décrochage brutal, pas d'année charnière : le mouvement est continu depuis trente ans. Autrement dit, l'arbitrage « je jette et je rachète » n'est pas né d'une crise ni d'un changement de mentalité, il a été rendu rationnel, année après année, par l'écart des prix.
C'est le contexte dans lequel il faut lire les politiques publiques de réparation. Le bonus réparation et l'indice de durabilité ne corrigent pas une négligence des consommateurs : ils tentent de compenser un écart de prix de trente ans.
La France paie ses appareils moins cher que ses voisins
Second enseignement, moins attendu. Depuis le creux de 2021, le prix du gros électroménager a repris 1,3 % en France, contre 5,3 % dans l'ensemble de la zone euro. L'écart cumulé atteint aujourd'hui plus de dix points d'indice.
Prix du gros électroménager : la France décroche de la zone euro depuis 2022
Ce décrochage recoupe une donnée de la filière : selon le bilan annuel du Gifam et de NielsenIQ-GfK, le prix de vente moyen d'un gros appareil s'établissait en France à 372 € en 2025, contre 400 € en 2023, et il est présenté comme l'un des plus bas d'Europe. La série des prix moyens communiqués par la profession suit d'ailleurs exactement la même trajectoire que l'indice officiel : 362 € en 2021, 387 € en 2022, 400 € en 2023, 387 € en 2024, 372 € en 2025.
Un marché où les prix baissent n'est pas nécessairement un marché en bonne santé. Sur 2025, le gros électroménager français a représenté 5,38 milliards d'euros, en recul de 4,5 % en valeur pour un volume stable : autant d'appareils vendus, moins de chiffre d'affaires. C'est la définition d'une guerre des prix, et nous en avons documenté une conséquence directe dans notre dossier sur la liquidation du groupe Brandt.
Ce que ça change pour vous
Trois conséquences pratiques se déduisent de ces courbes, sans avoir besoin d'y ajouter quoi que ce soit.
Un. Le seuil de rentabilité d'une réparation s'est déplacé, et il continue de se déplacer. Un devis qui représentait 30 % du prix du neuf il y a quinze ans en représente aujourd'hui bien davantage, à panne identique. C'est arithmétique, pas idéologique.
Deux. L'écart se creuse d'autant plus vite que l'appareil est bas de gamme. Sur un appareil d'entrée de gamme, le coût d'un déplacement et d'une heure de main-d'œuvre peut approcher le prix du remplacement ; sur un appareil de milieu ou de haut de gamme, la réparation reste très largement gagnante. C'est ce qui rend le prix d'achat initial déterminant pour toute la durée de vie du produit.
Trois. La baisse des prix ne dit rien de la qualité. Les indices officiels tiennent compte des évolutions de caractéristiques d'un modèle à l'autre, mais aucune statistique publique ne mesure la durée de vie réelle des appareils. C'est précisément le trou que l'indice de durabilité, entré en vigueur en 2025, cherche à combler.
Comment cet indice est construit
Ce premier dossier repose entièrement sur des séries publiques : les indices de prix à la consommation de l'INSEE (postes COICOP 05.3.1, 05.3.2 et 05.3.3) et leurs équivalents harmonisés d'Eurostat, disponibles pour la France depuis 1990 et 1996 respectivement. Tous les identifiants de série et toutes les URL sont dans notre méthodologie. N'importe qui peut refaire ces calculs.
À partir de ce mois-ci, nous y ajoutons une seconde couche : un panier fixe de références suivies mois après mois, relevé à date constante, qui donnera une lecture plus fine par famille d'appareils que ne le permettent les grands agrégats. Le premier relevé a été effectué le 13 août 2026 : 38 références, une par famille d'appareils, réparties sur huit univers du gros et du petit électroménager, de l'équipement de la cuisine au robot de jardin. Elles ne sont retenues que si elles ont fait l'objet d'un test de la rédaction — c'est ce qui garantit qu'on suit des appareils et non les accessoires qui peuplent les mêmes rayons. Valeur totale du panier à cette date : 9 727 €, soit un prix moyen de 256 € et médian de 179 €. C'est cette valeur qui vaut désormais base 100.
L'écart entre la moyenne et la médiane est lui-même une information : il dit qu'une poignée d'appareils très chers — un robot de tonte à plus de 1 500 €, un expresso à broyeur à 450 € — tire la moyenne vers le haut alors que la moitié du panier reste sous 179 €. C'est pourquoi nous publierons toujours les deux.
Ce panier n'a, par construction, aucune profondeur historique à son premier relevé — et nous préférons l'écrire que le laisser croire. Sa série se construira mois après mois, et elle sera systématiquement confrontée à l'indice officiel : si les deux divergent fortement, c'est notre panier qui est en cause, pas le marché.
Les deux couches resteront distinctes, dans le texte comme dans les graphiques. Aucune valeur manquante ne sera comblée : le taux de couverture de chaque relevé sera publié en clair.
Questions fréquentes
Que veut dire « en euros constants » ?
Un prix en euros courants est celui qu'on lit sur l'étiquette. Un prix en euros constants corrige ce montant de l'inflation générale, pour répondre à la vraie question : cet appareil pèse-t-il plus ou moins lourd dans un budget qu'il y a vingt ans ? Concrètement, on divise l'indice du poste par l'indice d'ensemble des prix. C'est un calcul standard, et c'est le seul qui permette de comparer 1996 et 2025 honnêtement.
Si les prix baissent, pourquoi ai-je l'impression de payer plus cher ?
Deux effets se combinent. D'abord, la baisse de long terme a été interrompue : entre 2021 et 2023, le gros électroménager a repris 6,3 % en euros courants, et cette hausse-là, récente, est celle dont on se souvient. Ensuite, la gamme achetée change : un lave-linge connecté à essorage 1400 tours n'est pas l'appareil de base de 2005, et l'indice, qui raisonne à caractéristiques comparables, ne mesure pas cette montée en gamme du panier réel des ménages.
Faut-il en conclure qu'il ne faut plus réparer ?
Non, et le chiffre ne dit pas cela. Il dit que l'arbitrage économique penche plus qu'avant vers le remplacement, en moyenne. Sur un appareil précis, la réponse dépend du prix d'achat initial, de la nature de la panne et de l'âge de la machine — et le bonus réparation modifie le calcul dans un sens favorable. Le bilan environnemental, lui, penche dans l'autre sens quel que soit le prix.
À quelle fréquence cet indice est-il mis à jour ?
Les séries publiques sont actualisées par l'INSEE et Eurostat chaque mois, avec quelques semaines de décalage, et les moyennes annuelles paraissent en début d'année suivante. Notre panier propriétaire est relevé le 15 de chaque mois. Ce dossier sera republié à chaque bilan annuel de la filière, en février.
Dossier établi le 13 août 2026. Dernières données disponibles : juin 2026 pour les indices mensuels, 2025 pour les moyennes annuelles.